Snapping handbags

Je m’appelle Hermès et je suis né ici, dans le Territoire du Nord, en Australie. A ma naissance je pesais environ 70g, c’est du moins ce dont je me souviens. Et, en tant que mâle, je peux vous dire que la température de mon nid était située entre 30 et 32°C. Eh oui, en dessous de 30°C j’aurais été une femelle, au-dessus de 32°C aussi d’ailleurs. Ma maman a sûrement recouvert le nid familial avec des feuilles mortes afin de garantir une telle température. Et elle a parfaitement choisi le site de ponte : l’année de ma naissance, les crues n’ont pas détruit le nid et les varans n’ont quasiment pas fait de dégâts, certainement parce que maman veillait au grain. Elle m’a même aidé à sortir de l’œuf puis nous a tous transporté, mes frères et sœurs et moi, dans sa gueule jusqu’à la rivière. Car c’est là que nous vivons, nous autres crocodiles.

C’est comme ça que l’aventure a commencé, maman veillait sur nous comme une mère-poule malgré nos échauffourées. Il faut dire que nous, les crocodiles marins, nous aimons jouer des coudes ! Durant plusieurs mois elle se tenait là et surgissait à nos moindres appels. Puis, un jour, j’ai dû partir, à vrai dire je ne m’en souviens plus vraiment, mais j’ai voyagé sur une sacrée distance pour atterrir dans cette nouvelle rivière. Je vis sur ce territoire depuis maintenant 2 ans, j’ai de la chance, la nourriture abonde !

Ordinairement, nous mangeons à peu près tout ce qui passe à notre portée, mammifères, oiseaux, poissons (marins ou non), reptiles… Oui je sais, ça ressemble à du cannibalisme mais bon, ne jugez pas ! La technique est simple, repérer une proie, puis s’approcher, observer, s’approcher encore, tout doucement. Si doucement que cette tentative d’approche peut parfois durer plusieurs jours ! Il faut être patient, vigilant, indétectable. Et lorsque que l’occasion se présente, surgir tel un éclair à 25km/h, ouvrir grand la gueule et la refermer sur la proie. Et sans me vanter, j’ai un véritable étau à la place des mâchoires. Il parait que des humains ont mesuré la morsure d’un collègue il n’y a pas longtemps. Il mesurait quatre mètres cinquante et sa morsure a délivré plus de 16 000 newtons ! Pour faire plus simple, cela équivaut à une pression de 250kg au centimètre carré. Par comparaison, les scientifiques qui ont fait cette mesure ne peuvent mordre dans une tartine qu’avec une pression de 14kg au centimètre carré. Quelle bande de rigolos ces humains !

Où en étais-je ? Ah oui, la morsure ! Si la proie est petite, comme un poisson ou un oiseau, nous l’avalons tout rond, elle est probablement morte broyée à l’impact dans tous les cas. D’ailleurs, en parlant d’oiseaux, ils sont difficiles à attraper. Mais nous sommes fins tacticiens, nous attendons sous leur branche favorite et d’un grand coup de queue nous nous propulsons hors de l’eau. Et CLAC ! Plus d’oiseau ! Pardonnez-moi mais j’aime bien parler de ces sauts, les autres crocodiles sautent peu, mais nous, nous sommes des pros.

Si la proie est plus grosse, les choses se corsent. Il faut l’attraper puis l’entrainer le plus rapidement possible sous l’eau pour la noyer et éviter des blessures. Seuls les plus gros d’entre nous s’y risquent. Une fois la proie noyée, il s’agit d’attraper une bouchée puis de tourner vigoureusement sur soi afin d’arracher un morceau, nous appelons ça le death roll, le rouleau de la mort. Classe non ? Ici, il n’y pas de gros mâle, ils disparaissent vite, ils doivent certainement tenter de trouver des femelles. C’est le problème de cette rivière, la gente féminine est rare, je ne sais pas trop pourquoi. De toute façon, nous mangeons principalement du poulet ici, c’est une proie facile. Ils tombent du ciel et ne savent pas nager, on dirait presque qu’ils sont déjà morts de peur avant même de toucher l’eau !

Après le repas, c’est sieste obligatoire. Comme le matin d’ailleurs, et l’après-midi aussi. Nous les crocodiles, nous avons le « sang froid », nous sommes ectothermes. Notre corps ne produit que peu de chaleur, il est donc nécessaire de compenser ce manque par une exposition prolongée au soleil ou dans une eau suffisamment chaude. Cette caractéristique explique à elle seule notre répartition géographique le long de l’équateur. Ainsi, nous passons une grande partie de notre existence à… ne rien faire. En réalité, ces périodes de léthargie apparente sont mises à profit pour optimiser l’utilisation de notre énergie et éviter un gaspillage inutile. C’est également pour cette raison que nous ne nous nourrissons que rarement et pouvons rester immergés durant de longues périodes. Il faut avouer qu’ici, nous avons la belle vie et le petit poulet quotidien fait toujours plaisir. Et puis, il ne faut pas gâcher, peut-être qu’ils apprendront à éviter la rivière au bout d’un moment, autant en profiter pour faire du gras !

En parlant de gras, deux mots sur la digestion : nous autres crocodiles, nous ne pouvons pas mâcher à cause de la forme de nos dents, idéales pour retenir les proies, moins pour les découper. Alors notre estomac doit tenir le choc, et nous avons une botte secrète : notre cœur est truqué ; comme chez les humains, il est composé de deux ventricules et deux oreillettes. Mais, les deux aortes du cœur sont reliées par une sorte de valve appelée le foramen de Panizza. Cette valve permet un enrichissement en CO2 du sang irriguant les organes et maximise ainsi la digestion ! Eh oui, l’évolution nous a fait don de quelques petits bijoux technologiques.

Autre gadget ? Nous, les « salties », nous possédons des glandes de dessalage, nous pouvons allègrement nous promener en eau douce comme en eau salée. Des collègues marqués et balisés par des scientifiques (encore eux) ont parcouru près de 600km en 25 jours ! Moi je n’ai jamais vu la mer. Un jour peut-être, quand je serai plus gros ! Après tout, je n’ai que deux ans et demi, il m’en reste encore 65 pour voir le monde et devenir un reptile géant de six mètres pour plus d’une tonne ! J’ai hâte ! Et puis je pourrai faire frémir la concurrence, notamment ces petits « freshies », les crocodiles de Johnston.

Eux ne s’aventurent jamais dans les estuaires où nous vivons, il faut dire que nous aurions vite fait de les couper en deux. Ils se cantonnent aux lacs et rivières intérieurs où ils prédatent poissons et amphibiens, quelle bande de lâches. Non, c’est moi le futur roi de la rivière !

Un doute m’habite cependant, à chaque fois que l’un d’entre nous quitte la rivière, nous ne le revoyons jamais. Les poulets, la quasi absence de femelles et ces drôles de soleils qui nous éclairent continuellement… J’ai une drôle d’impression, après tout, mon nom n’est peut-être pas qu’une coïncidence…


Hermès n’a pas tort, chaque année dans le Territoire du Nord, le quota d’œufs de crocodile récoltés pour les besoins des fermes augmente. Les grands noms du luxe que sont Hermès et Louis Vuitton (merci la France) dominent très largement le marché du crocodile australien. Récemment, le groupe Hermès a annoncé le projet d’acquisition d’une exploitation de melons près de Darwin afin de la transformer en une ferme de crocodiles géante accueillant plus de 50 000 sauriens !

Mais ne ternissons pas le tableau tout de suite et faisons la lumière sur quelques points du discours de notre ami. Comme il l’a mentionné, lorsque l’on parle de crocodile en Australie, il convient de distinguer deux espèces bien différentes : les « freshies » sont les crocodiles d’eau douce aussi appelés crocodiles de Johnston (Crocodylus johnsoni). A l’opposé, on retrouve les « salties », les crocodiles marins aussi appelés… crocodiles marins (Crocodylus porosus). Il serait long et fastidieux de faire une liste de l’ensemble de leurs caractéristiques respectives, pour simplifier, voici un petit tableau comparatif :

Espèce Crocodylus johnsoni Crocodylus porosus
Taille*♂ 3,0m   ♀ 2,1m♂ 5,0m   ♀3,5m
Poids*♂ 70kg   ♀ 40kg♂ 500kg   ♀ 90kg
Longévité**50 ans70 ans
RépartitionEndémique de l’AustralieAsie du Sud, Asie du Sud-Est et Océanie
HabitatRivières et lacs, absents des estuairesEmbouchures, estuaires et mangroves, rivières et lacs si l’accès est possible et la nourriture suffisamment abondante
  AlimentationPrincipalement piscivore mais prédate aussi amphibiens, oiseaux et petits mammifères. Se laisse dériver à la surface jusqu’à être suffisamment près de sa proie pour attaquerTout ce qui passe à sa portée et qu’il est capable de noyer. Chasse en embuscade sous-marine, attendant que la proie soit suffisamment près pour attaquer.
ReproductionAccouplement : Août à Septembre / Ponte : Octobre / Éclosion : Novembre à DécembreAccouplement : Septembre à Octobre / Ponte : Novembre à Mars / Éclosion : Janvier à Mai
Statut de conservationPréoccupation mineurePréoccupation mineure
*Données moyennes **Données approximatives

Vous l’aurez compris, les crocodiles australiens jouent sur deux tableaux, et, bien souvent, la présence d’une espèce exclut la présence de l’autre. Pour faire simple, les habitudes alimentaires des crocodiles marins rendent la cohabitation assez incommodante. Comment négocier quand votre voisin menace de vous dévorer ?

Mais que doit-on penser d’Hermès (le crocodile, pas la marque) ? Lorsque l’on évoque les crocodiles, ce sont généralement la crainte et l’appréhension qui dominent nos pensées ; est-ce justifié ? Il existe autant de réponses qu’il existe de crocodiles… Dans le cas de l’Australie, le doute est toujours permis. Si les crocodiles d’eau douce sont des créatures discrètes préférant éviter le contact avec les êtres humains, les crocodiles marins peuvent se montrer bien moins courtois. En effet, sur le territoire australien, ces gros lézards sont responsables d’environ un mort tous les deux ans. La tendance est maintenant légèrement à la hausse du fait de l’augmentation des effectifs de crocodiles. De plus, en Asie du Sud-est, où les populations locales sont en cohabitation directe avec ces reptiles, le nombre de disparitions est bien plus important. S’ajoute à ces tragédies l’ensemble des attaques non-mortelles qui font régulièrement la une des journaux. C’est ici que prend sens le terme de « snapping handbags ». Littéralement, « sacs à main claquant » … C’est une des nombreuses métaphores imagées dont les Australiens ont le secret pour parler de ces charmants animaux exotiques qui ont pris la détestable habitude de faire douter le plus sûr des marins à chaque mise à l’eau.

Ces attaques sont toutefois à relativiser. Les populations humaines du nord de l’Australie cohabitent avec les crocodiles marins depuis toujours, l’humilité est la seule règle à observer. La plupart des accidents surviennent dans des circonstances aisément évitables et la quasi-totalité des zones à risques sont matérialisées par des panneaux ne laissant aucun doute. Ne pas pêcher, camper ou nager dans ces zones relève simplement du bon sens pour prévenir tout accident. Et c’est probablement là le problème numéro un du crocodile aujourd’hui : son image de mangeur d’Hommes (pas totalement injustifiée). Difficile de susciter l’engouement du public pour une créature capable de manger le public. Mais soyez sûr qu’un crocodile est bien plus fascinant dans une rivière australienne que transformé en sac à main de luxe sur les Champs Élysées.

Vous l’aurez sans doute remarqué en lisant cet article et surtout en parcourant les illustrations, certaines photos ont été réalisées dans des conditions de proximité surprenantes. Explication : les images de crocodile marin ont été réalisées lors d’une croisière auprès d’une compagnie régionale basée sur l’Adelaide River depuis plus de 30 ans qui propose une expertise approfondie doublée d’un respect remarquable pour une compagnie de ce genre. Bien entendu, il s’agit ici d’un business basé sur l’exploitation d’un comportement animal, mais c’est également l’occasion de permettre la découverte d’une espèce méconnue car décriée comme nuisible. Étant donné la logistique nécessaire pour photographier ces animaux fascinants ainsi que les conditions météo défavorables (la saison des pluies étant trop avancée, les possibilités de photographier les crocodiles hors de l’eau étaient quasi inexistantes), nous avons choisi cette option. A vous de juger, faites-nous part de vos commentaires pour en discuter.
Les images de crocodile de Johnston ont été réalisées presque par hasard dans un camping municipal situé en bordure d’un lac habité par ces reptiles. Ici aussi l’eau trop chaude rendait les opportunités de photographier ces animaux sur les berges très rares hormis de nuit. Cependant, l’un d’entre eux s’est habitué à venir tous les soirs près de la jetée et se laisse désormais facilement approcher. Fait curieux, ce crocodile dont l’âge est estimé à 60 ans est, pour une raison inconnue, dépourvu de dent ! D’où son surnom « Gummy » en référence à l’anglais « gum » signifiant « gencive ».

Australie – La Tête au Nord, les Pieds dans l’Eau

Le « wet », la saison des pluies, la plus redoutée de toutes les périodes de l’année, les cinq mois d’enfer mouillé durant lesquels des trombes d’eau s’abattent avec fracas sur les terres craquelées du désert australien. Angoisse déraisonnée ou crainte justifiée ? Pour vous, nous avons tenté, nous avons traversé le « top end » du Territoire du Nord durant le mois de janvier 2020. Et autant vous dire que cette expérience nous a donné l’impression d’un voyage dans le voyage, un truc à part. Décryptage !

Parlons peu mais parlons bien, le wet, c’est d’abord quelques chiffres :

  • 5 mois, de novembre à avril
  • 1700mm de pluie
  • 32°C en moyenne, ressenti 40°C…
  • 80% d’humidité
  • Plus de 100 espèces de moustiques
  • Des milliards de mouches

Tout ceci semble fort réjouissant au premier abord, mais il faut parfois oser se mouiller et tenter sa chance en gardant à l’esprit quelques bons réflexes afin d’éviter tout risque inutile.

Le premier, et le plus important, est d’anticiper la météo. Cela semble évident mais c’est un réflexe à retrouver après avoir vadrouillé tous les jours sous un ciel sans le moindre nuage depuis plusieurs mois. Dans les faits, s’il faut anticiper la pluie, il faut surtout rester vigilant vis-à-vis des tempêtes tropicales et cyclones qui sévissent au Nord du pays. Ils peuvent être très destructeurs sur les côtes et une tente, aussi solide soit-elle, n’a aucune chance face à des rafales à 200km/h ou la malencontreuse chute d’un arbre. Heureusement, les australiens ont tout prévu (après avoir lourdement payé leurs premières erreurs), les habitations sont désormais conçues pour résister aux tempêtes et des abris publics anti cycloniques sont disponibles en cas d’urgence. Pas de panique donc, il faut simplement rester informé via les médias disponibles et s’adresser aux locaux en cas de doute. Le site internet du BOM (Bureau Of Meteorology) permet de suivre l’évolution des perturbations de manière fiable et l’application Windy sur Android est aussi très utile. Durant nos aventures humides, nous avons subi une tempête tropicale et deux cyclones. Un bilan somme toute banal, apparemment, pour une année « plutôt sèche » aux dires des locaux !

« Plutôt sèche », ce n’est pourtant pas vraiment l’impression que nous avons eue. La pluie, bien qu’elle ne tue pas directement, peut causer de graves inondations et entrainer quelques désagréments notamment si vous êtes perdus dans une zone reculée et que l’unique route d’accès se retrouve bloquée par la soudaine montée des eaux. De notre côté, nous avons été forcés de faire demi-tour lorsque la route avait tout bonnement disparu sous plus d’un mètre d’eau. Le ciel était pourtant clément, mais les pluies tombées plus au Nord avaient gonflé les rivières au point d’en créer de nouvelles. Prudence donc !

Mais laissons ici la météo et discutons de ce dernier point noir dansant sans relâche autour de nos têtes en compagnie de deux cents de ses confrères. Nous parlons des mouches bien évidemment, à chaque printemps, la « bush fly » (Musca vetustissima) fait son retour si tant est qu’elle soit partie à un moment. Des milliards d’entre elles émergent des centaines de millions d’excréments bovins qui parsèment l’outback australien. Gare au voyageur peu précautionneux qui laissera son sac poubelle en dehors de son véhicule pendant la nuit : il se retrouvera probablement infesté de centaines de larves gluantes en quelques heures puisque le développement des œufs de ce cauchemar volant est extrêmement rapide en conditions tropicales. Contrairement à leurs compatriotes européennes, ces mouches sont irrésistiblement et insatiablement attirées par les sécrétions liquides de notre corps : sueur, larmes, salive, mucus nasal, et, le cas échéant, sang… Charmant tableau qui a de quoi rendre fou, littéralement. Sans moustiquaire, la situation est intenable et survient sans attendre ce que l’on appelle le « salut australien », un mouvement frénétique de la main devant le visage en vue de chasser, en vain, ces importunes créatures. On passera rapidement sur le fait de se méfier aussi des randonnées en short dans les herbes hautes, truffées de sangsues assoiffées de sang, et de TOUJOURS se munir d’un anti-moustique puissant, puisque ces derniers prennent la relève des mouches à la tombée du jour.

Toutefois, malgré les airs d’apocalypse décris plus haut, le wet est aussi une formidable opportunité pour profiter d’un paysage unique. Le Territoire du Nord se part de vert, l’eau fait son grand retour (et les crocodiles avec elle) dans les billabongs, la vie fleurit partout. De plus, si la pluie n’arrête pas le pèlerin, elle arrête volontiers le touriste effrayé. Les parcs nationaux sont alors à l’entière disposition du courageux aventurier, et les prix des campings deviennent très avantageux. Certaines portions toutefois ferment durant la saison des pluies afin d’éviter tout accident. Il est donc préférable de se renseigner sur les sites internet de ces parcs, mais aussi de demander aux sites d’information (I-Site) locaux – les sites internet n’étant pas toujours à jour. C’est dans ces conditions, plus que favorables à nos yeux, que nous avons visité les parcs nationaux du Kakadu, Lietchfield et Nitmiluk, grandioses. Les amateurs d’ornithologie ne seront pas déçus de voir débarquer des myriades d’espèces exotiques, les amphibiens s’en donnent à cœur du soir au matin et les reptiles sont également de sortie, un véritable safari des pluies !

Voyager durant la saison des pluies n’est donc pas impossible mais demande un minimum de préparation et de vigilance. Et c’est au prix d’un inconfort modéré que l’on peut profiter d’une nature sublimée par les couchers de soleil irréels derrière les nuages d’orages tropicaux.

De la Poussière et des Hommes

[Ce texte est une fiction basée sur des éléments concrets du noyau commun de la culture aborigène et de la réalité historique. Par respect pour les peuples aborigènes, les noms ainsi que les faits décrits demeurent fictifs bien qu’envisageables.]

Le néant, une absence, un vide profond… Un monde immatériel, un monde spirituel, un monde « d’avant » : le temps du rêve. Du chaos vinrent les ancêtres, animaux, plantes ou Hommes, ils tracèrent leurs chemins, leurs rêves. Puis les transmirent aux tribus, à ma tribu, au sein de laquelle les anciens nous remémorent ces temps passés. Ils chantent sous la lune, devant ce mur immense repeint mille fois. Oui, mille fois, c’est ce que mon grand-père me disait toujours en me montrant les innombrables couches d’ocres dissimulées sous les dernières peintures.

Mille fois, au moins, et probablement bien plus. Le peuple aborigène est l’un des plus vieux au monde, leurs ancêtres parcouraient déjà l’île continent il y a plus de 65 000 ans et les datations des abris aux murs peints indiquent que des Hommes vivaient ici, au cœur du Territoire du Nord, il y a au moins 20 000 ans. Ces peintures rupestres sont un véritable livre ouvert sur la culture aborigène. Elles représentent l’unique support physique (hormis quelques rares objets) des croyances, lois et traditions propres à chaque tribu.

Mon nom de peau est Tjankarr. C’est le même que celui de mon grand-père et j’en suis très fier. Mais pour l’heure, mon clan m’appelle Tjangala. J’attends la fin du deuil pour reprendre mon nom. Oui, mon grand-père est mort, je suis attristé mais j’ai surtout peur. Peur qu’il ne m’ait pas tout dit, pas tout appris. Je connais pourtant les chants, le rêve du crocodile des billabongs, celui des brolgas apportant la pluie, le grand serpent arc-en-ciel n’a-t-il pas ensemencé la Terre de toute forme de vie ?

La transmission culturelle constitue aujourd’hui un défi majeur pour le peuple aborigène. L’absence d’écrit implique que mythes et traditions ne soient transmis qu’à l’oral d’une génération à une autre. Or, cette transmission se perd petit à petit et la culture aborigène avec elle.

Mon peuple a toujours noué des liens très forts avec le monde qui nous entoure. Tout est lié, le baobab et le possum, la grenouille et le criquet, l’Homme et la Terre. Nous sommes les gardiens de cette terre, nous lui appartenons. Depuis quelques années, des Hommes blancs ont débarqué ici. Ils sont couverts de tissus, portent d’étranges chapeaux et font sortir du sol d’immenses constructions, plus hautes que la plus haute de toutes les termitières. Mon grand-père me disait toujours de me méfier de ces Hommes blancs. « Ils ne sont pas nos semblables », disait-il.

C’est au début du 19ème siècle que les premiers colons britanniques débarquent sur les côtes du Territoire du Nord. Cette colonisation, comme souvent, est marquée par la totale incompréhension des différentes populations. D’un côté les européens convaincus de venir accomplir une mission divine, d’apporter la « civilisation » dans des contrées « sauvages » et reculées. De l’autre, des populations indigènes à la fois fascinées et terrifiées par l’exubérance d’un peuple venu de loin et aux mœurs si différentes. Et comme toujours de l’incompréhension naît la peur, de la peur la haine puis la violence.

Je ne sais plus tellement qui écouter en ces temps troublés. Mon cœur me dit d’écouter la voix des ancêtres et de me tenir à l’écart de ces nouveaux venus. Ma tête en revanche ne peut repousser éternellement cette curiosité qui me pousse, insensiblement, à revenir sans cesse observer les blancs et leur drôle de vie. Je m’inquiète tout de même de les voir toujours plus avant dans les terres. Il y a quelques semaines, ils sont venus chercher quatre jeunes hommes de la tribu voisine. Ils leur ont fait comprendre que leur père les attendaient à « la ville ». Je ne sais pas trop ce que ça veut dire, mais ils ne sont toujours pas revenus.

La colonisation du Territoire du Nord s’est accompagnée d’une impressionnante vague d’esclavagisme. Les conditions de vie rendues éprouvantes par la chaleur, l’humidité et les insectes mettent à rude épreuve les premiers colons. Devant le manque d’enthousiasme des travailleurs européens, fermiers et mineurs se tournent vers la facilité et commencent à utiliser des esclaves issus des prisons. Toute raison est bonne pour envoyer les aborigènes croupir au fond d’une geôle : vol de bétail, menaces physiques envers un blanc, ou tout simplement délit d’être au mauvais endroit au mauvais moment. Devant de tels agissements, les peuples aborigènes entrent en résistance, la cohabitation devient alors officiellement impossible.

Depuis trois jours, des familles venues de l’Ouest traversent notre territoire. Ils nous ont expliqué que là-bas, les blancs les ont chassés, comme des animaux. Ceux qui ont résisté ont été tués. Ils ont nulle part où aller et fuient vers la Terre d’Arnhem où ils espèrent retrouver des proches. « Les blancs ont volé la Terre », ont-ils dit.

L’appartenance à la Terre est un concept important de la culture aborigène. Les racines d’une famille remontent à plusieurs dizaines de générations et les traditions locales sont des plus sacrées. L’ignorance et la violation de cette culture si forte entrainent inévitablement des montées de violence, et, partout à travers l’Australie, les colons se heurtent de manière systématique à un rejet de la part des peuples indigènes. La violence entrainant la violence, les colons européens entreprennent un véritable génocide, en l’espace d’une centaine d’années, 90% de la population aborigène est exterminée. Entre 1910 et 1970, dans un élan de « dés-ensauvagement » brutal, des milliers d’enfants aborigènes (entre un dixième et un tiers des enfants) sont enlevés à leurs familles pour être élevés « à l’européenne ». Le traumatisme est sans précédent pour ces enfants sans identité, sans souvenir, sans passé. Ils appartiennent aux générations volées. C’est un des chapitres les plus sombres de l’histoire de l’Australie qui fait toujours débat aujourd’hui. C’est pourquoi, malheureusement, il est souvent passé sous silence, y compris dans les musées relatant l’histoire du pays.

En 2008, le premier ministre australien Kevin Rudd, a présenté des excuses officielles au peuple aborigène pour les atrocités commises lors de la colonisation. L’acte symbolique fait suite à un accord signé en 1992 sur la propriété foncière ancestrale du peuple aborigène. Des aides financières sont débloquées pour assurer l’intégration des aborigènes dans un société australienne en pleine expansion.

Malgré une volonté de réduire le fossé qui sépare les blancs australiens des aborigènes, ce système d’aide financière systématique contribue au développement d’une économie factice et destructrice pour le peuple aborigène. L’alcool, la criminalité, l’accès aux soins réduit et le total manque d’acceptation de la part des blancs australiens contribuent à l’effondrement progressif de la culture aborigène.

Toutefois, l’espoir demeure, notamment à travers les arts. La peinture aborigène est aujourd’hui une forme d’art moderne très recherchée et les instruments de musique traditionnels comme le didgeridoo connaissent un engouement certain.

Cet avenir artistique n’est malheureusement pas accessible à tous et une grande majorité de la population aborigène vit toujours dans des conditions désastreuses.

Je ne veux pas fuir, je ne veux me battre non plus… Je veux croire que les beaux jours reviendront, que nous pourrons à nouveau être libres et fiers sur nos terres. C’est ce que je raconte à mes enfants devant ma peinture. J’espère que ce n’est pas la dernière…

Le Dinosaure Jardinier

Dans les forêts tropicales humides du Nord-Est de l’Australie, une ombre glisse entre les arbres. Dissimulé derrière un rideau luxuriant, le jardinier est à l’œuvre. Vêtu de son plus beau costume, il répète jour après jour un numéro bien rodé : du bout du bec, saisir le fruit, l’avaler tout rond, faire quelques pas, puis recommencer. Préparez-vous, l’un des plus vieux oiseaux du monde entre en scène.

Fraîchement arrivés sur la terre des casoars à casque, dans le parc national de Djiru, nous entamons les repérages sans tarder. Notre enthousiasme est à son comble et nos sens, décuplés. Nous parcourons silencieusement les sentiers, sursautant au moindre bruissement dans les fourrés. Mais nous sommes cernés par un enchevêtrement dense de lianes et de fougères. Comment savoir ce qui se cache derrière cet impénétrable mur végétal ? Réussir à surprendre le casoar ici ne sera pas une mince affaire…

« 16/09/19 – Djiru National Park

Je me fige, Aurore fait de même. Quelques secondes passent. Soudain, je l’entends de nouveau : un grondement sourd, profond. Suivi de deux pas lourds… Il y a quelque chose à notre droite, et c’est gros ! Aurore me lance un regard interrogateur ; à peine le temps d’esquisser un autre mouvement qu’une patte griffue sort de l’ombre : le casoar est là ! »

Cette première rencontre est aussi soudaine qu’inespérée. Nous avions imaginé arpenter les sentiers du parc des heures durant, rentrer bredouille, recommencer. En lieu et place, il vient à notre rencontre !

« 16/09/19 – Djiru National Park

En le voyant sortir du couvert des arbres, je me recroqueville au bord du chemin, le cœur battant, les doigts crispés sur l’appareil photo. Rémi fait de même, le casoar, lui, continue sa route sans même un regard. Il est superbe ! Un plumage d’un noir de jais, la tête d’un bleu éclatant, un casque proéminent porté avec fierté, le tout orné de caroncules écarlates… Un véritable soldat en apparat ! »

Au fur et à mesure des rencontres, nous nous familiarisons avec la bête. Notre voyage dans le temps commence…

« 28/09/19 – Djiru National Park

J’entends une brindille craquer à quelques mètres de nous. Aurore prend position à droite du sentier, je m’assoie de l’autre côté. Un casoar s’engage prudemment sur le chemin puis marque un arrêt. Le son du déclencheur nous a trahi… Il ne semble pas inquiété, mais plutôt curieux. Difficile de savoir qui observe qui ! Pendant plusieurs minutes, il se rapproche, si bien qu’il finit par envahir la totalité de l’image. Ce n’est qu’en sortant l’œil du viseur que je réalise qu’il ne se tient qu’à quelques mètres de moi…»

Au premier regard, une telle créature ne peut être que préhistorique ! Parfaitement adapté à son milieu malgré sa silhouette trapue et sa taille imposante, le casoar se fraye aisément un chemin au beau milieu d’un dédale de racines et de branches. Campé sur deux pattes solides, il fouille le sol à l’aide de ses pieds puissants. Son allure évoque indubitablement celle d’un dinosaure.

On croirait l’une des maquettes de Spielberg… sans les dents ! L’évolution nous donnerait presque raison ; le casoar appartient à la famille des ratites, des oiseaux non volants, dont les premiers fossiles australiens remontent à 180 millions d’années. Ce côté dinosaurien ne fait que renforcer l’image du « terrible volatile ». Doté d’une griffe acérée sur le doigt intérieur, il serait considéré comme l’oiseau le plus dangereux du monde. S’il est vrai que, d’un coup bien ajusté, l’animal est capable de tuer un homme, les accidents graves sont rares et résultent, le plus souvent, d’une attitude inappropriée de la part des victimes.

« 03/10/19 – Etty Bay

A peine arrivée, je remarque les grosses traces de pattes imprimées dans le sable humide. Quelques personnes sont rassemblées sur la plage. Je comprends vite la raison d’un tel attroupement, un jeune casoar semble particulièrement intéressé par leur déjeuner et n’hésite pas à « poursuivre » les enfants sous les yeux effarés de leurs parents ! »

A Etty Bay les casoars ont perdu leur méfiance naturelle envers l’Homme, ce qui les rend particulièrement intimidants. Ils n’hésitent pas fouiller le moindre sac de plage à la recherche de nourriture. Un comportement tout à fait inhabituel, la majorité d’entre eux sont de timides et discrètes créatures.

De mai à novembre, mâles et femelles quittent leur statut de célibataires endurcis et se regroupent pour la saison de reproduction : c’est le moment idéal pour observer des couples !

« 07/10/19 – Djiru National Park

Je traine un peu à l’arrière pour immortaliser le paysage forestier, puis, alors que je retourne sur le sentier, j’aperçois Aurore immobile contre un arbre. Dans son dos, elle me montre une main, deux doigts tendus. Il faut croire que la chance est avec nous, ce n’est pas un, mais deux casoars qui s’avance timidement sur le sentier ! Le spectacle se répète par trois fois dans la même matinée, à chaque fois avec des couples différents. »

Malgré son apparence archaïque, le casoar est plutôt avant-gardiste puisque c’est le mâle qui a la charge exclusive de la progéniture. C’est un véritable cœur tendre qui se cache sous ses plumes. Cependant, gare à ne pas irriter « papa-poule » en présence de ses petits ou sur son nid, au risque de le voir jouer les vélociraptors !

A force de patience, nous commençons à reconnaitre les indices de présence, voire les individus eux-mêmes. Cependant un œil exercé n’est pas indispensable pour repérer la preuve numéro un : les excréments.

« 15/10/19 – Djiru National Park

Je réalise aujourd’hui que je passe mes journées à chercher des crottes de casoars plus que les casoars eux-mêmes. De son côté, Rémi tente d’estimer la date de passage de l’oiseau en observant l’avancement de la germination des graines dans ces petits tas violet rempli de fruits plus ou moins digérés… »

Glouton, le casoar passe la majeure partie de son temps à écumer les sous-bois à la recherche de graines tombées au sol. Il peut même effectuer des sauts acrobatiques de plus de 1.5 mètres de hauteur pour attraper un fruit hors de portée ! En parcourant plusieurs dizaines de kilomètres par jour, il constitue ainsi un formidable moyen de dispersion à longue distance pour de nombreuses espèces d’arbres. Il est en quelque sorte, le jardinier du Queensland.

Le Voisin

Depuis toujours, dans les rivières cachées des forêts humides du Queensland, une question reste en suspens. Qui se cache derrière les filets de bulles ? Qui est cette petite bouée remuante à la surface ?

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« De mémoire de martin pêcheur, le débat n’a jamais cessé. Pour certains la réponse est évidente : ce bec proéminent, ces œufs qu’il pond chaque année, c’est à coup sûr un oiseau ! Pour d’autres il ne peut s’agir que d’un mammifère. Ces pattes de loutre, ce pelage si bien adapté au milieu aquatique ou encore le fait qu’il allaite ses petits … Autant d’indices, nul doute possible ! D’autres farfelus parlent de reptile venimeux ou encore de poisson.

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Il est vrai que le curieux animal a de quoi surprendre. Même les humains, ces grands singes savants, ont été dupés à leurs débuts. Lors de sa découverte en 1799, le naturaliste George Shaw écrivit à son sujet : “It naturally excites the idea of some deceptive preparation by artificial means.”. Nombre de ses confrères n’ont pas cru à l’existence de cet animal extraordinaire : l’ornithorynque.

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En réalité, mon voisin est un monotrème, c’est-à-dire un mammifère qui pond des œufs. Il partage cette petite famille avec l’échidné, une sorte d’étrange hérisson m’a-t-on dit… Mais revenons à l’ornithorynque. Il ressemble à une petite loutre d’une cinquantaine de centimètres, avec une queue semblable à celle d’un castor et un gros bec de canard.

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Je l’ai longuement observé depuis mon perchoir. Il plonge sans relâche à la recherche de mollusques et autres crustacés, et ne s’octroie que de courtes pauses, le temps de se grater le ventre ou de se lisser le poil. 

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Un jour, alors que j’étais en chasse, il a failli me rentrer dedans ! Et encore, à cette époque j’ignorais qu’il était équipé d’une dague venimeuse près de l’aisselle, assez puissante pour tuer un petit chien ! Le bougre, il se déplace sous l’eau en fermant les yeux et les narines.

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Pour trouver ses proies, il utilise un système d’électrolocalisation, il parait que les poissons utilisent la même chose. C’est une sorte de radar, qui détecte les impulsions électriques produites par les contractions musculaires, impressionnant d’efficacité. Et ce n’est pas un gadget, il l’utilise tout le temps, pensez donc, il mange environ 40% de son poids tous les jours !

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Pour ma part c’est le sujet des œufs qui m’intrigue le plus. Un mammifère qui pond dans un terrier, quel affront pour un oiseau ! De ce qu’on m’a dit, à l’éclosion, les petits ne sont pas plus gros qu’une bille. La femelle les allaite pendant 4 mois sans pouvoir sortir de son terrier durant les premières semaines. Pourtant, je n’ai jamais vu de tétine. Une tortue m’a raconté que le lait suinte à travers les pores de la peau et que les petits sucent littéralement le pelage de leur mère !

Pour sûr il est bizarre, c’est comme s’il avait été bricolé de toute pièce, avec les fonds de tiroirs de l’évolution. Pour vous dire, il est obligé de plonger de côté ; de face, son bec l’empêche de pénétrer efficacement dans l’eau.

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Et il flotte comme un bouchon ! Je l’ai vu sous l’eau, il bat des pattes en permanence pour se maintenir immergé. Dès qu’il cesse, il remonte et rebondit à la surface en mâchonnant son repas.

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Malgré tout, il a du succès auprès des humains. Régulièrement, ils viennent près de la rivière attendre l’apparition de mon voisin. Depuis trois jours il y en a deux qui insistent plus que les autres.

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Ils sont là tous les matins, au lever du soleil et arpentent les berges jusqu’au soir. Ils m’ont même pris en photo !

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Vous auriez vu leurs yeux derrière leurs appareils photos… il faut croire que pour certains, rencontrer l’ornithorynque représente plus qu’une simple réunion de quartier. »


Le martin pêcheur n’a pas tort, pour nous, observer l’ornithorynque dans son milieu naturel fût une de nos plus incroyables aventures.

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Ce fût un spectacle unique, rare, envoutant. Ces dizaines d’heures passées le long de la rivière n’auront semblé être que des instants, des particules de vie sauvage, une rencontre marquée d’une pierre blanche dans nos vies de naturalistes passionnés.

Les Géants de la Mer

Hervey Bay, fin août. Depuis maintenant plus d’un mois, les sorties en mer se répètent dans la baie, l’équipage est fin prêt. Sur le pont, tout le monde s’active dans l’attente d’un indice, un signe à l’horizon.

L’expérience du capitaine ne fait aucun doute, il sait où attendre. Tous les yeux sont rivés sur l’entrée de la baie. C’est certain, elles arrivent, la grande traque peut commencer.


Chaque année, de juillet à novembre, les baleines à bosse croisent dans la baie. Elles font une halte durant leur impressionnante migration, des eaux chaudes de la Papouasie-Nouvelle-Guinée aux eaux glaciales de l’Antarctique. Durant ce périple de plusieurs milliers de kilomètres, elles multiplient sauts et éclaboussures.

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L’hypothèse de la communication à longue distance reste la plus envisageable pour expliquer ces comportements spectaculaires. En effet, les percussions engendrées à la surface peuvent porter sur plus de 4km.

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« Là-bas ! », un bras se tend au-dessus de l’eau. A la barre, le capitaine fronce les sourcils, d’une abattée il change de cap et fait route vers le Nord. La vigilance des marins redouble, la tension s’installe sur le pont. Les mains se raidissent dans le vent salé. Dans les esprits, la quête du géant des mers prend forme. Le navire fend les eaux à la poursuite de la moindre silhouette troublant la quiétude de la baie.

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« Un saut ! Saut à bâbord ! ». Une gerbe d’écume explose au-dessus du bastingage. L’animal, pourtant énorme, disparait aussitôt. Le capitaine multiplie les manœuvres, puis, finalement, décide de carguer les voiles et de tenter une dérive.

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« Ici, de ce côté ! », une tête crève la surface à l’arrière du navire. Elle est si près que l’on peut distinguer les balanes logées sur le rostre. Trop tard pour se retourner. L’équipage court en tous sens, ils ne peuvent la laisser filer, pas cette fois !

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La baleine à bosse mesure 13 à 14 mètres pour un poids moyen de 25 tonnes. La taille remarquable de l’animal attire les convoitises, notamment de nombreux parasites. Les balanes, poux ou lamproies utilisent volontiers ces cargos vivants pour se déplacer et se nourrir. Les acrobaties effectuées par les baleines pourraient également avoir pour but de se débarrasser de ces incommodants piques assiettes.

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« Silence ! » jette le capitaine. « Elle est là… ». Pendant un instant,  le doute envahi le cœur des chasseurs. Une ombre remonte doucement à la surface. Les longues nageoires pectorales laissent entrevoir une frange éclatante qui révèle la blancheur du ventre.

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Plus que quelques centimètres avant que le dos, arqué, n’apparaisse au grand jour. Soudain, un geyser s’arrache des flots. « Souffle ! » hurle le capitaine.

A la proue, les doigts crispés du canonnier se resserrent sur la détente. « Maintenant ! », une rafale claque dans les airs…

« Alors mon gars ?! Tu l’as eue ? » questionne le capitaine. Le matelot acquiesce de la tête. L’équipage se rapproche de la proue pour admirer le travail de leur compagnon. « Magnifique ! Superbe ! Incroyable ! ». Les éloges pleuvent devant l’écran de l’appareil, un sourire illumine le visage du fortuné photographe. Pendant près de cinq heures l’histoire se répète. Tantôt timides, tantôt curieuses, jusqu’à cinq baleines viennent tournoyer autour du voilier. Pour ces matelots d’un jour, l’émotion est à son comble. Ils ont rencontré, nous avons rencontré, les géants de la mer.

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Les Vieilles Dames du Queensland

Dans les montagnes du Queensland habitent de vieilles dames, de très vieilles dames. Si l’on prête une oreille attentive, on peut les entendre murmurer. Un grommellement à peine perceptible, étouffé par le vent. Elles demeurent çà et là, fidèles à leurs habitudes. Elles attendent.

Nous avons pris le temps d’aller à leur rencontre, d’écouter leur histoire.

Elles ne sont pas faciles à comprendre et certains détails ont pu nous échapper, mais voici les quelques notes que nous avons retenu :

« Aux temps de nos ancêtres, notre peuple se tenait ici, fier et droit. Ils étaient les gardiens d’une terre appelée Gondwana. Un territoire vieux comme le monde, un territoire comme vous n’en verrez plus jamais. En ces temps, nous étions prospères, accrochés aux flancs des montagnes cracheuses de feu.

Notre mode de vie et nos traditions ont perduré durant des millénaires… imaginez, tout a commencé il y a 600 millions d’années ! Autour de nous couraient dinosaures, oiseaux, puis mammifères. La grande ronde de l’évolution, nous l’avons suivie, nous l’avons dansée, tous ensembles.

Puis, il y a 160 millions d’années, notre terre s’est morcelée, s’écartant, comme tiraillée de tous côtés. Certains d’entre nous sont restés, d’autres sont partis, difficile de savoir aujourd’hui ce qu’ils sont devenus. J’ai même entendu dire que nous pourrions être les derniers. Il est vrai qu’autour de nous vivent de très vieilles fougères, nous sommes aussi entourés de beaucoup d’Araucarias, les plus vieux et les plus primitifs des conifères de ce monde.

Ce matin, un oiseau-lyre et un jardinier voletaient autour de moi. Ils appartiennent à des lignées de passereaux dont l’origine remonte au Crétacé, rendez-vous compte ! J’aimerais croire que rien n’a changé. Mais je m’inquiète un peu pour notre avenir. Nous avons vu tellement de choses et y avons toujours survécu, mais cette fois, tout est allé si vite. Quand vous, petits Hommes, avez décidé de vous installer, j’ai vu le changement. Imperceptiblement au début, puis telle une vague inarrêtable par la suite, vous vous êtes approprié le monde.

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Par chance, aujourd’hui, certains d’entre vous commencent à apprendre. Oui, vous apprenez à prendre le temps, à écouter le monde.

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Il paraît que nous sommes aujourd’hui « protégés », j’ignore ce que cela veut dire. Une chose est sûre, depuis quelques temps, les Hommes que nous croisons préfèrent chuchoter avec nous plutôt que laisser hurler leurs engins de malheur. »

Ces notes sont-elles réelles ? Ces grandes dames, aux troncs démesurés, dont les plus hautes branches tutoient les nuages, nous ont-elles vraiment parlé ? Peut-être, peut-être pas.

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C’est en tout cas le témoignage que ces arbres sans âge, livres ouverts sur le passé de notre planète, nous ont inspirés. Immobiles, porteurs d’une certaine forme de sagesse, ces arbres géants ont plus à nous apprendre qu’ils ne le laissent à penser. Ils sont les porteurs de l’Histoire, de notre histoire. Ils sont comme ces vieilles dames qui font le charme et la mémoire de leur village, ils sont les vieilles dames du Queensland.

 

Gunggari, le renard volant

« Gungarri » est un mot tiré du Gathang, la langue commune la plus usitée par un peuple indigène de la Nouvelle-Galles-du-Sud, les Worimis. Bien qu’aujourd’hui les descendants du peuple Worimi parlent l’anglais, certains mots ou concepts traversent les âges. « Gungarri » fait partie de ces mots ; il évoque la chauve-souris, notamment les grandes chauves-souris diurnes aussi appelées renards volants ou roussettes.

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Du coup, gungarri, chauve-souris, renard volant ou roussette ? Tout cela à la fois en fin de compte. Pour nous faciliter la tâche, nous n’aborderons ici qu’une seule espèce, la roussette à tête grise, l’espèce endémique de roussette la plus répandue sur le continent australien.

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Notre rencontre avec ce mammifère volant fût des plus improbable. En partie frugivores, les roussettes savent tirer profit des vergers et autres plantations dans lesquels la nourriture abonde. Nous étions cependant loin d’imaginer qu’elles joueraient leur vie pour se délecter de quelques baies de raisin ; pourtant, c’est bien dans un vignoble que le premier contact avec ces peluches bruyantes eût lieu.

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Ce tête-à-tête (en bas) n’avait pourtant rien de très engageant : emberlificotées dans les mailles des filets de protection posés sur les vignes, effrayées et acculées, elles se débattaient comme de vrais petits diables. Peu coopératives à nos tentatives de sauvetage, certaines ont manqué de peu de nous transpercer les doigts de leurs canines effilées ; nos gants garderont un souvenir piquant de cette rencontre ! De même que nos oreilles, dans lesquelles résonnent toujours les cris stridents d’une gungarri en colère.

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La plupart des sauvetages ont été fructueux. Malheureusement, pour quelques gourmandes coincées depuis trop longtemps ou blessées trop gravement, leur appétit irraisonné pour le sucre leur a coûté la vie. Les filets ne représentent pas la seule menace pour la roussette à tête grise. Bien qu’activement protégée, l’espèce subit toujours la superstition des Hommes et reste perçue comme une nuisance. D’après l’IUCN, la « vulnérable » roussette à tête grise a subi une diminution de plus de 30% de ses effectifs, nombre qui ne cesse d’augmenter malgré les efforts d’associations de protection de la nature ou de l’action de quelques passionnés.

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L’augmentation de la fréquence et de l’ampleur des événements climatiques extrêmes ne fait qu’aggraver la situation. A première vue pourtant, la roussette ne semble pas si vulnérable, et c’est à travers la côte Est australienne que nous nous sommes mis en quête de leurs dortoirs. La stratégie est simple : suivez les cris et l’odeur, elles ne devraient pas être loin ! De petits « camps » de quelques dizaines d’individus à d’immenses colonies de milliers de têtes, elles passent la journée entassées à la cime de arbres, hors de portée de prédateurs.

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Ce n’est qu’à la tombée de la nuit que ces mignonnes boules de poils se transforment en véritables monstres volants assoiffés de fruits. Pendant une vingtaine de minutes, le ciel s’obscurcit de milliers d’ailes aussi appelées patagiums. Dans un brouhaha de cris stridents et de bousculades aériennes, elles quittent le refuge de la forêt pour aller se nourrir, loin des regards indiscrets.

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Elles ne reviendront qu’au petit matin repues, mais toujours aussi bruyantes.

Au cours du mois d’avril, nous nous sommes rendus à Port Macquarie. Cette petite bourgade côtière a de quoi nous séduire : elle abrite deux fois plus de roussettes que d’habitants ! Les quelques 80 000 individus se rassemblent en masse dans la réserve naturelle de Kooloonbung Creek.

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Et, coïncidence chanceuse, c’est précisément à cette période que les roussettes se reproduisent. Les « camps » deviennent alors des plus bruyants, une cacophonie de cris et de battements d’ailes s’élève en tous sens. Les mâles dominants tentent vainement de contrôler un petit groupe de femelles, généralement sans grand succès… Difficile d’asseoir son règne pendu par les pattes arrières !

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Nous voilà donc tête en l’air, ne sachant plus où donner de l’objectif, à l’affût de la moindre échauffourée entre un malheureux prétendant et sa promise.

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Mais en s’attardant un peu, on s’aperçoit vite que les combats ne sont pas légion dans la colonie… Bon nombre d’individus optent pour un rapprochement plus doux, et n’hésitent pas à entamer des préliminaires bien sentis au vu et au su de tous.

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Au diable les conventions sociales : chez la roussette, le sexe oral permet d’éviter les maladies sexuellement transmissibles et augmente la durée de la copulation, ce qui favorise la fécondation. Toutefois, si la tendresse est de mise avant (et après) l’acte, l’accouplement est tout sauf délicat, le mâle saute sur la femelle et lui mord la nuque tout en essayant de rester agrippé à la branche, un véritable pugilat sous le regard nullement incommodé des voisins.

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Deux mois plus tard, un petit viendra au monde. Durant les premières semaines de sa vie il restera accroché au ventre de sa mère puis, prendra peu à peu son envol. Il rejoindra alors un autre camp ou restera au sein de celui qui l’a vu naître, à faire lever en l’air, le nez des curieux. Nous ne pouvons espérer un meilleur avenir pour ces petits renards volants, que les gungarris puissent encore poser sur nous leurs grands yeux ronds mais toujours la tête en bas.

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Sydney, ville de contrastes

Il règne à Sydney une atmosphère particulièrement cosmopolite. En toute honnêteté, il est même un peu hasardeux de tenter d’y trouver un australien pure souche. Travailleurs indiens, businessmen en short, touristes asiatiques et backpackers confirmés (c’est nous !) s’y bousculent sous une chaleur parfois écrasante mais toujours dans la détente et la bonne humeur.

Au cœur de l’agitation frénétique de la ville, on trouve cependant quelques oasis de paix. Entre les hauts buildings de verre et d’acier, les grands parcs de Sydney offrent une fraîcheur et un calme reposants, appréciés des visiteurs mais aussi des nombreux oiseaux ayant investi la ville.

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La proximité de l’Homme leur assure une source de nourriture presque inépuisable, et il n’est pas rare de croiser ibis et méliphages bruyants éventrer les sacs d’ordures pour en tirer quelques miettes.

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Les loris, quant à eux, préfèrent effectuer quelques acrobaties pour atteindre les meilleurs fruits sur les arbres centenaires du parc mais n’hésitent pas à aller boire directement aux fontaines mises à disposition des promeneurs.

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Au creux d’un arbre, à peine troublé par le ricanement des kokaburras, un possum profite du calme avant de reprendre ses péripéties nocturnes.

Les cormorans ont investi la moindre étendue d’eau qu’ils partagent, au choix, avec de grosses anguilles ou des étudiants en pleine séance d’intégration.

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Si l’on fait route vers l’Est, Sydney dévoile la complexité de ses côtes et offre ainsi une autre facette de la ville. Tongs et maillots de bains chamarrés sont légions, bienvenue au paradis des surfeurs. La fameuse plage de Bondi permet à tous les amoureux de la glisse marine de pratiquer leur sport.

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C’est aussi le départ d’un chemin côtier menant jusqu’à Coogee, petite sœur de Bondi à quelques kilomètres au sud. Arches et surplombs dominent la mer de Tasman qui se fracasse contre les falaises de grès.

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Entre les baies, quelques grands arbres offrent le refuge et le couvert aux cacatoès à huppe jaune. Ces joyeux perroquets, aussi intelligents que bruyants effectuent de véritables raids dans les parcs afin de profiter du moindre fruit laissé à leur portée.

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Malgré son caractère très urbain, Sydney garde par certains côtés, une part sauvage, à l’australienne. Ainsi il n’est pas rare de croiser araignées et reptiles dès que le béton laisse place à un sol plus appréciable pour ces créatures qui font, et de loin, la réputation de ce pays.

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Sur la Terre des Éléphants

Sagesse, force tranquille, longévité, mémoire… Dans l’imaginaire collectif, l’éléphant a droit à une place privilégiée. Symbole de prospérité pour de nombreuses tribus africaines, le mastodonte demeure un colosse aux pieds d’argile.

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Son avenir sur notre planète est plus que jamais incertain. Chassé, traqué pour ses défenses, il a disparu au cours de ces dernières années de plusieurs pays : Gambie, Mauritanie, Burundi. En cause, une explosion du braconnage y compris au sein des territoires protégés et une réduction massive de son habitat naturel.

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En Afrique du Sud, comme dans la plupart des états voisins, l’éléphant n’est présent qu’au sein des parcs nationaux. Parmi eux, le parc d’Addo est reconnu pour sa population importante. Pourtant c’est sans grand espoir qu’en 1931, Sydney Skaife, naturaliste de renom et créateur du parc tente de sauver les 11 éléphants restant dans le Zuurberg.

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Victimes des hommes du major Pretorius mandaté par les fermiers de la région pour l’extermination des pachydermes qui s’en prennent aux cultures, ils sont aujourd’hui 600 à parcourir les 1640 km² du parc. C’est ici que nous avons eu la chance de rencontrer les géants de la Terre.

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Difficile de mettre des mots sur les émotions que peuvent procurer une telle rencontre. A la lisière de la forêt, d’énormes masses grises et ocres glissent entre les branches.

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Comment ces quatre tonnes peuvent elles être aussi discrètes ? Sans un bruit, les éléphants s’avancent dans la plaine. Il en sort de toutes parts, ils frôlent le sol, leurs pieds charnus amortissent les pas comme de véritables coussins d’air.

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Menant vers les points d’eau, les pistes de terre rouge sillonnent le paysage, creusées par plusieurs générations de pachydermes.

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Ces pistes sont également empruntées par d’autres animaux. Du buffle au phacochère en passant par la mangouste jaune ou le zèbre et le grand koudou, beaucoup d’espèces partagent ce sanctuaire.

Les mammifères ne sont pas les seuls à profiter de la quiétude des lieux. De nombreux oiseaux ont investi le parc d’Addo, dont la diversité d’habitats a permis à plus de 400 espèces de s’établir.

Une occasion de plus d’observer, de profiter des premières lueurs du jour devant le spectacle de la vie sauvage.

_DSC4543 Nous avons passés plusieurs dizaines d’heures, enfermés dans notre aquarium de verre et d’acier. Des instants magiques durant lesquels nos yeux émerveillés n’ont eu de cesse de croiser ce regard doux, brillant, confiant, un regard d’éléphant.

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_DSC4164.JPGLe plus marquant fut la nonchalance de cet énorme mâle, sûr de sa force, avançant lentement vers nous. À la fois subjugués et morts de trouille, nous resterons à jamais marqués par cette vision ; par la fenêtre, un paysage mouvant de nuances d’ocre et de gris, un immense éléphant à 2 mètres de notre voiture.

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Fait surprenant, au sein du parc d’Addo comme dans d’autres parcs africains, de nombreux éléphants sont dépourvus de défense. Le braconnage en est une fois de plus la cause : les individus traqués et abattus sont porteurs des plus belles défenses, si bien que la population restante ne compte plus que des éléphants aux défenses réduites voire absentes (Nat Geo). Preuve que le braconnage ne se limite pas au simple retrait d’individus de la population.

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Par chance, l’éléphant reste un emblème. Partout à travers le globe, des associations de protection de la faune sauvage se sont mobilisées. Des mesures de protection ont été prises afin de garantir un avenir au plus gros mammifère terrestre de notre planète. Des parcs sont créés, l’écotourisme se développe… Accusée d’être responsable de près de 70% du commerce illégal de l’ivoire, la Chine a interdit toute importation au premier janvier 2018. Malgré la lenteur des prises de décision, les générations futures auront peut-être la chance de pouvoir, comme nous, apprécier le spectacle magique d’un troupeau d’éléphants traversant la plaine.

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