Snapping handbags

Je m’appelle Hermès et je suis né ici, dans le Territoire du Nord, en Australie. A ma naissance je pesais environ 70g, c’est du moins ce dont je me souviens. Et, en tant que mâle, je peux vous dire que la température de mon nid était située entre 30 et 32°C. Eh oui, en dessous de 30°C j’aurais été une femelle, au-dessus de 32°C aussi d’ailleurs. Ma maman a sûrement recouvert le nid familial avec des feuilles mortes afin de garantir une telle température. Et elle a parfaitement choisi le site de ponte : l’année de ma naissance, les crues n’ont pas détruit le nid et les varans n’ont quasiment pas fait de dégâts, certainement parce que maman veillait au grain. Elle m’a même aidé à sortir de l’œuf puis nous a tous transporté, mes frères et sœurs et moi, dans sa gueule jusqu’à la rivière. Car c’est là que nous vivons, nous autres crocodiles.

C’est comme ça que l’aventure a commencé, maman veillait sur nous comme une mère-poule malgré nos échauffourées. Il faut dire que nous, les crocodiles marins, nous aimons jouer des coudes ! Durant plusieurs mois elle se tenait là et surgissait à nos moindres appels. Puis, un jour, j’ai dû partir, à vrai dire je ne m’en souviens plus vraiment, mais j’ai voyagé sur une sacrée distance pour atterrir dans cette nouvelle rivière. Je vis sur ce territoire depuis maintenant 2 ans, j’ai de la chance, la nourriture abonde !

Ordinairement, nous mangeons à peu près tout ce qui passe à notre portée, mammifères, oiseaux, poissons (marins ou non), reptiles… Oui je sais, ça ressemble à du cannibalisme mais bon, ne jugez pas ! La technique est simple, repérer une proie, puis s’approcher, observer, s’approcher encore, tout doucement. Si doucement que cette tentative d’approche peut parfois durer plusieurs jours ! Il faut être patient, vigilant, indétectable. Et lorsque que l’occasion se présente, surgir tel un éclair à 25km/h, ouvrir grand la gueule et la refermer sur la proie. Et sans me vanter, j’ai un véritable étau à la place des mâchoires. Il parait que des humains ont mesuré la morsure d’un collègue il n’y a pas longtemps. Il mesurait quatre mètres cinquante et sa morsure a délivré plus de 16 000 newtons ! Pour faire plus simple, cela équivaut à une pression de 250kg au centimètre carré. Par comparaison, les scientifiques qui ont fait cette mesure ne peuvent mordre dans une tartine qu’avec une pression de 14kg au centimètre carré. Quelle bande de rigolos ces humains !

Où en étais-je ? Ah oui, la morsure ! Si la proie est petite, comme un poisson ou un oiseau, nous l’avalons tout rond, elle est probablement morte broyée à l’impact dans tous les cas. D’ailleurs, en parlant d’oiseaux, ils sont difficiles à attraper. Mais nous sommes fins tacticiens, nous attendons sous leur branche favorite et d’un grand coup de queue nous nous propulsons hors de l’eau. Et CLAC ! Plus d’oiseau ! Pardonnez-moi mais j’aime bien parler de ces sauts, les autres crocodiles sautent peu, mais nous, nous sommes des pros.

Si la proie est plus grosse, les choses se corsent. Il faut l’attraper puis l’entrainer le plus rapidement possible sous l’eau pour la noyer et éviter des blessures. Seuls les plus gros d’entre nous s’y risquent. Une fois la proie noyée, il s’agit d’attraper une bouchée puis de tourner vigoureusement sur soi afin d’arracher un morceau, nous appelons ça le death roll, le rouleau de la mort. Classe non ? Ici, il n’y pas de gros mâle, ils disparaissent vite, ils doivent certainement tenter de trouver des femelles. C’est le problème de cette rivière, la gente féminine est rare, je ne sais pas trop pourquoi. De toute façon, nous mangeons principalement du poulet ici, c’est une proie facile. Ils tombent du ciel et ne savent pas nager, on dirait presque qu’ils sont déjà morts de peur avant même de toucher l’eau !

Après le repas, c’est sieste obligatoire. Comme le matin d’ailleurs, et l’après-midi aussi. Nous les crocodiles, nous avons le « sang froid », nous sommes ectothermes. Notre corps ne produit que peu de chaleur, il est donc nécessaire de compenser ce manque par une exposition prolongée au soleil ou dans une eau suffisamment chaude. Cette caractéristique explique à elle seule notre répartition géographique le long de l’équateur. Ainsi, nous passons une grande partie de notre existence à… ne rien faire. En réalité, ces périodes de léthargie apparente sont mises à profit pour optimiser l’utilisation de notre énergie et éviter un gaspillage inutile. C’est également pour cette raison que nous ne nous nourrissons que rarement et pouvons rester immergés durant de longues périodes. Il faut avouer qu’ici, nous avons la belle vie et le petit poulet quotidien fait toujours plaisir. Et puis, il ne faut pas gâcher, peut-être qu’ils apprendront à éviter la rivière au bout d’un moment, autant en profiter pour faire du gras !

En parlant de gras, deux mots sur la digestion : nous autres crocodiles, nous ne pouvons pas mâcher à cause de la forme de nos dents, idéales pour retenir les proies, moins pour les découper. Alors notre estomac doit tenir le choc, et nous avons une botte secrète : notre cœur est truqué ; comme chez les humains, il est composé de deux ventricules et deux oreillettes. Mais, les deux aortes du cœur sont reliées par une sorte de valve appelée le foramen de Panizza. Cette valve permet un enrichissement en CO2 du sang irriguant les organes et maximise ainsi la digestion ! Eh oui, l’évolution nous a fait don de quelques petits bijoux technologiques.

Autre gadget ? Nous, les « salties », nous possédons des glandes de dessalage, nous pouvons allègrement nous promener en eau douce comme en eau salée. Des collègues marqués et balisés par des scientifiques (encore eux) ont parcouru près de 600km en 25 jours ! Moi je n’ai jamais vu la mer. Un jour peut-être, quand je serai plus gros ! Après tout, je n’ai que deux ans et demi, il m’en reste encore 65 pour voir le monde et devenir un reptile géant de six mètres pour plus d’une tonne ! J’ai hâte ! Et puis je pourrai faire frémir la concurrence, notamment ces petits « freshies », les crocodiles de Johnston.

Eux ne s’aventurent jamais dans les estuaires où nous vivons, il faut dire que nous aurions vite fait de les couper en deux. Ils se cantonnent aux lacs et rivières intérieurs où ils prédatent poissons et amphibiens, quelle bande de lâches. Non, c’est moi le futur roi de la rivière !

Un doute m’habite cependant, à chaque fois que l’un d’entre nous quitte la rivière, nous ne le revoyons jamais. Les poulets, la quasi absence de femelles et ces drôles de soleils qui nous éclairent continuellement… J’ai une drôle d’impression, après tout, mon nom n’est peut-être pas qu’une coïncidence…


Hermès n’a pas tort, chaque année dans le Territoire du Nord, le quota d’œufs de crocodile récoltés pour les besoins des fermes augmente. Les grands noms du luxe que sont Hermès et Louis Vuitton (merci la France) dominent très largement le marché du crocodile australien. Récemment, le groupe Hermès a annoncé le projet d’acquisition d’une exploitation de melons près de Darwin afin de la transformer en une ferme de crocodiles géante accueillant plus de 50 000 sauriens !

Mais ne ternissons pas le tableau tout de suite et faisons la lumière sur quelques points du discours de notre ami. Comme il l’a mentionné, lorsque l’on parle de crocodile en Australie, il convient de distinguer deux espèces bien différentes : les « freshies » sont les crocodiles d’eau douce aussi appelés crocodiles de Johnston (Crocodylus johnsoni). A l’opposé, on retrouve les « salties », les crocodiles marins aussi appelés… crocodiles marins (Crocodylus porosus). Il serait long et fastidieux de faire une liste de l’ensemble de leurs caractéristiques respectives, pour simplifier, voici un petit tableau comparatif :

Espèce Crocodylus johnsoni Crocodylus porosus
Taille*♂ 3,0m   ♀ 2,1m♂ 5,0m   ♀3,5m
Poids*♂ 70kg   ♀ 40kg♂ 500kg   ♀ 90kg
Longévité**50 ans70 ans
RépartitionEndémique de l’AustralieAsie du Sud, Asie du Sud-Est et Océanie
HabitatRivières et lacs, absents des estuairesEmbouchures, estuaires et mangroves, rivières et lacs si l’accès est possible et la nourriture suffisamment abondante
  AlimentationPrincipalement piscivore mais prédate aussi amphibiens, oiseaux et petits mammifères. Se laisse dériver à la surface jusqu’à être suffisamment près de sa proie pour attaquerTout ce qui passe à sa portée et qu’il est capable de noyer. Chasse en embuscade sous-marine, attendant que la proie soit suffisamment près pour attaquer.
ReproductionAccouplement : Août à Septembre / Ponte : Octobre / Éclosion : Novembre à DécembreAccouplement : Septembre à Octobre / Ponte : Novembre à Mars / Éclosion : Janvier à Mai
Statut de conservationPréoccupation mineurePréoccupation mineure
*Données moyennes **Données approximatives

Vous l’aurez compris, les crocodiles australiens jouent sur deux tableaux, et, bien souvent, la présence d’une espèce exclut la présence de l’autre. Pour faire simple, les habitudes alimentaires des crocodiles marins rendent la cohabitation assez incommodante. Comment négocier quand votre voisin menace de vous dévorer ?

Mais que doit-on penser d’Hermès (le crocodile, pas la marque) ? Lorsque l’on évoque les crocodiles, ce sont généralement la crainte et l’appréhension qui dominent nos pensées ; est-ce justifié ? Il existe autant de réponses qu’il existe de crocodiles… Dans le cas de l’Australie, le doute est toujours permis. Si les crocodiles d’eau douce sont des créatures discrètes préférant éviter le contact avec les êtres humains, les crocodiles marins peuvent se montrer bien moins courtois. En effet, sur le territoire australien, ces gros lézards sont responsables d’environ un mort tous les deux ans. La tendance est maintenant légèrement à la hausse du fait de l’augmentation des effectifs de crocodiles. De plus, en Asie du Sud-est, où les populations locales sont en cohabitation directe avec ces reptiles, le nombre de disparitions est bien plus important. S’ajoute à ces tragédies l’ensemble des attaques non-mortelles qui font régulièrement la une des journaux. C’est ici que prend sens le terme de « snapping handbags ». Littéralement, « sacs à main claquant » … C’est une des nombreuses métaphores imagées dont les Australiens ont le secret pour parler de ces charmants animaux exotiques qui ont pris la détestable habitude de faire douter le plus sûr des marins à chaque mise à l’eau.

Ces attaques sont toutefois à relativiser. Les populations humaines du nord de l’Australie cohabitent avec les crocodiles marins depuis toujours, l’humilité est la seule règle à observer. La plupart des accidents surviennent dans des circonstances aisément évitables et la quasi-totalité des zones à risques sont matérialisées par des panneaux ne laissant aucun doute. Ne pas pêcher, camper ou nager dans ces zones relève simplement du bon sens pour prévenir tout accident. Et c’est probablement là le problème numéro un du crocodile aujourd’hui : son image de mangeur d’Hommes (pas totalement injustifiée). Difficile de susciter l’engouement du public pour une créature capable de manger le public. Mais soyez sûr qu’un crocodile est bien plus fascinant dans une rivière australienne que transformé en sac à main de luxe sur les Champs Élysées.

Vous l’aurez sans doute remarqué en lisant cet article et surtout en parcourant les illustrations, certaines photos ont été réalisées dans des conditions de proximité surprenantes. Explication : les images de crocodile marin ont été réalisées lors d’une croisière auprès d’une compagnie régionale basée sur l’Adelaide River depuis plus de 30 ans qui propose une expertise approfondie doublée d’un respect remarquable pour une compagnie de ce genre. Bien entendu, il s’agit ici d’un business basé sur l’exploitation d’un comportement animal, mais c’est également l’occasion de permettre la découverte d’une espèce méconnue car décriée comme nuisible. Étant donné la logistique nécessaire pour photographier ces animaux fascinants ainsi que les conditions météo défavorables (la saison des pluies étant trop avancée, les possibilités de photographier les crocodiles hors de l’eau étaient quasi inexistantes), nous avons choisi cette option. A vous de juger, faites-nous part de vos commentaires pour en discuter.
Les images de crocodile de Johnston ont été réalisées presque par hasard dans un camping municipal situé en bordure d’un lac habité par ces reptiles. Ici aussi l’eau trop chaude rendait les opportunités de photographier ces animaux sur les berges très rares hormis de nuit. Cependant, l’un d’entre eux s’est habitué à venir tous les soirs près de la jetée et se laisse désormais facilement approcher. Fait curieux, ce crocodile dont l’âge est estimé à 60 ans est, pour une raison inconnue, dépourvu de dent ! D’où son surnom « Gummy » en référence à l’anglais « gum » signifiant « gencive ».

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