Je suis tombé amoureux des « petits ours »

Difficile d’y apposer une date mais ce jour remonte à mon enfance, quand, au printemps, le bourgeonnement des hêtres appelait un évènement tout particulier. Peu avant le coucher du soleil, papa m’emmenait au grand terrier. Sous les épicéas, glissant entre les ombres, dansait le masque noir et blanc  de ce petit ours aujourd’hui devenu mon symbole de vie sauvage.

Ce soir, abrité sous le vent, je fais le choix de traverser le ruisseau qui sépare notre petit promontoire d’observation des bouches béantes et noires, marquant l’entrée secrète du monde du dessous. Je m’assoie doucement au pied d’un hêtre, les yeux rivés vers l’obscurité naissante. Après quelques minutes d’immobilité, devenu arbre parmi les arbres, j’écoute le chant des oiseaux s’étouffer doucement ne laissant place qu’au léger bruissement de l’eau ponctué du farfouilli du mulot ou de la stridulation du grillon. Dans ce décor apaisé, un regard discret à mon papa resté en arrière me laisse deviner quelques signes d’agitation. Un craquement dans les feuilles, puis un léger souffle de l’autre côté de l’arbre, il est là ! Incapable de le distinguer, je retiens ma respiration, mes yeux s’écarquillant un peu plus à chaque remous, toujours plus proches. Dans un ultime mouvement, le blaireau, un jeune de l’année, lève le museau à quelques dizaines de centimètres de moi. L’espace d’un instant, deux billes luisantes et noires croisent mon regard d’enfant. Quelques secondes suspendues hors du temps, les yeux dans les yeux avant, pour mon nouvel ami, de reprendre ses activités nocturne et disparaître dans le sous-bois.

Il n’en fallait pas plus, ma respiration retrouvée, j’affichais mon plus beau sourire en direction de mon papa, seul témoin du jour où… je suis tombé amoureux des « petits ours ».

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