J’ai eu un éléphant comme seul paysage

Je porterai à jamais ce souvenir dans mon cœur, c’était en Afrique du Sud, lors de ma première escapade loin de la maison. Le ciel était lourd et chaud, le voyage riche et intense. Trois jours, c’était tout ce dont je disposais pour explorer le parc national d’Addo. Levé à l’aube, avant même l’ouverture du portail,  l’impatience était palpable. Quelques observations à bonne distance nourrissaient mon espoir, celui de croiser un « tusker », l’un de ces grands seigneurs de la plaine. A bord de ma minuscule citadine de location, au détour d’un virage, ma vie basculait…

Depuis des heures maintenant je sillonne les pistes sinueuses du parc. Appareil photo posé sur les genoux, je marque des pauses tout les dix mètres afin d’immortaliser mes rencontres : buffles, antilopes, oiseaux, mais surtout… éléphants ! A 200 mètres devant moi, une masse énorme, grise et ocre sort du couvert des arbres et s’avance sur la piste. Nullement inquiété, le géant ne se contente pas de traverser mais s’avance dans ma direction d’un pas sûr et nonchalant. Derrière lui, la poussière se soulève, magnifiant un peu plus sa silhouette imposante. Silhouette qui d’ailleurs ne cesse de se rapprocher, je me rend à l’évidence, il n’a pas l’intention de me céder la priorité ! Dans une respectueuse manœuvre d’évitement entachée d’un brin de panique, j’effectue une petite marche arrière afin de céder un peu de mon espace au pachyderme. Le talus est abrupt, entre l’éléphant et le fossé, il va falloir choisir… Je fais donc confiance à l’animal, non sans me liquéfier tout en disparaissant petit à petit sous mon volant à mesure de son avancée. Il paraissait énorme vu de loin, il est monumental de près ! Le roulement de ses omoplates fait osciller ses trésors d’ivoire sur lesquels il a déposé sa trompe. A quelques mètres de mon capot, il marque une seconde de pause avant de se décaler d’à peine dix centimètres pour me contourner. Dans une apnée mi angoisse, mi admiration, je remonte la vitre et le seul paysage que je puisse distinguer par ma fenêtre est celui des craquelures de la peau d’un éléphant ! Quelques secondes se son existence se figent en moi pour toute une vie. Il s’éloigne comme il est apparu, calme et serein. Et c’est dans cet ultime vision de son imposant postérieur que je réalise qu’il est plus large que la piste !

Ce n’était pas moi mais bien cet éléphant géant qui avait fait l’effort de partager sa route et de me permettre de partager aujourd’hui avec vous le souvenir du jour où j’ai eu un éléphant comme seul paysage.

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