Tribulations Sauvages aux Quatre Coins du Monde
« Shark Bay », deux mots que j’ai eu le privilège d’utiliser pour nommer mon chez-moi. Durant plusieurs années j’ai multiplié les sorties en mer aux quatre coins de cette baie unique. C’est au cours d’un périple aux côtés de mon ami Jesse que l’impensable se produisit. Voguant paisiblement le long de la ligne de marée au coucher du soleil, notre attention était soudainement attiré par des remous en surface. « Gear up ! » lâchait Jesse avec un grand sourire, « We got company ! »…
Ni une ni deux, je me précipite sur mon matériel de plongée, ces nageoires noires fendant le miroir ne laissent aucun doute, des raies manta sont de passage sous le bateau. Je saute à l’eau au plus vite, mais la visibilité est catastrophique dans cette ligne de marée. Micro-algues et planctons forment des nuages compacts dans lesquels je peux à peine distinguer ma main. En quelques coups de palmes je me dégage de ce brouillard marin, le spectacle est alors grandiose : pour une raie en surface, cinq autres volent en dessous ! Bouche grande ouverte, elles foncent à travers les nuages planctoniques sans me prêter la moindre attention. Je dois être rapide et précis pour me placer au bon endroit afin de les photographier sans les déranger. Jesse me donne quelques indications sur leurs trajectoires et j’avise, une peu à droite, trop loin… Un peu à gauche, le soleil est de face… Puis, plus rien, le carrousel disparaît aussi vite qu’il est apparu. Je profite de ce retour au calme pour consulter les premiers clichés. Soudain, le soleil se voile et autour de mon caisson, l’eau se met à grouiller. Captivé par mon écran, je me suis laissé dérivé en plein dans la ligne de marée et j’essaie tant bien que mal d’en sortir sans savoir dans quelle direction nager. Dans cette tentative de repli chaotique, une masse noire énorme transperce les flots et me fonce dessus ! Ce n’est qu’au dernier instant que la raie effectue un virage serré non sans se priver de m’envoyer un bon coup de battoir en plein visage et de continuer son chemin sans se retourner.
J’étais donc à la fois au bon et au mauvais endroit, c’était en tout cas mon sentiment en remontant à bord. Comme si cette grande dame des mers s’était chargé du devoir de me remettre à ma place. Un incroyable souvenir dans tous les cas, celui d’avoir été corrigé par une raie manta.